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dimanche 18 août 2013

Des ronds dans l'eau...


Dans l'eau qui nous sépare et qui nous réunit
Ainsi qu'îles uniques d'archipel infini,
Dans la mer de la mère, la mer de notre mère,
Silencieux océan d'où émerge la vie,
Dans le vert paradis des amours enfantines
Déjà plus loin pour nous que l'Inde et que la Chine,
Loin du noir océan de l'immense cité,
Loin du fracas stupide, des tourments et des cris,
Des brillantes cascades et des sombres torrents
Qui nous brûlent les yeux et nous soûlent l'esprit,
Notre âme retournera un jour - ou le suivant
Et elle aura plaisir comme hier et avant,
A l'ombre reposante d'un temple japonais,
A y sculpter des ronds très ronds qui glisseront
Si lentement vers notre éternité.

Yann, Soñjoù ar meilher.

lundi 24 juin 2013

La liste de mes envies

Que feriez-vous si, dans la paix de votre vie quotidienne, vous emportiez  brutalement la cagnotte de l'Euromillions ? En moins de deux cents pages qui se lisent d'une traite, Grégoire Delacourt (éd. J.Cl. Lattès) nous raconte une histoire simple en apparence, mais qui nous prend par la main et nous questionne durablement.

Un prétexte pour se demander à soi-même ce que l'on cherche vraiment, ce que l'on souhaite, ce dont on a envie et ce dont on a besoin. Ce qui est nécessaire, ce qui est en trop, ce qui est dangereux, ce qui est mortel.

On sait depuis longtemps que l'argent ne fait pas le bonheur : observer les riches nous le démontre chaque jour. Mais on ne sait pas toujours être au clair avec soi-même sur la source profonde de son propre bonheur : la chance peut vous faire gagner le gros lot de de la Française des Jeux et vous emporter à jamais dans la véritable découverte de vous-même, des autres, de ceux que vous aimez, de leurs vérités et de leurs mensonges, de leur fidélité et de leurs trahisons minables, de leur beauté et de leur face hideuse.

La richesse inattendue agit comme un révélateur : elle provoque dans son sillage, selon ce que vous attendez de la vie, la réflexion salutaire ou la désolation.

Yann, Soñjoù ar meilher.


dimanche 23 juin 2013

Le Logis de St-Pierre

Photo JM Renault

J'ai refait le chemin au Logis de St-Pierre
Pour y trouver peut-être le temps à remonter
Pour y trouver encore les lumières d'une année.

Les coquelicots n'y sont désormais ni gentils ni nouveaux
Escourgeon et folle avoine en ont hélas pris la place
Ne demeure aujourd'hui que le souvenir 
Des pétales rouges de soie froissée.

J'ai surveillé chaque mètre du chemin,
J'ai respiré l'odeur sucrée des foins
Mais n'est pas vu où les routes se sont défaites.

Nos arrêts, nos regards, nos photos,
Se pourrait-il que la vie fut si légère
Qu'elle se soit envolée à jamais ?

J'ai refait le chemin au Logis de St-Pierre,
Pour y trouver peut-être le temps à remonter
Pour y comprendre enfin l'amertume de nos jours.

J'en suis revenu tard
Les mains vides et ridées.

Photo JM Renault


Yann, Soñjoù ar meilher.


mardi 11 juin 2013

Falaise

J'irai au bord de la falaise
Hurler aux mouettes mon dégoût et ma fureur
M'enivrer du sel de la mer
Jusqu'à l'étourdissement.

Tu franchiras les marques au sol
Tu te concentreras sur la marche de tes pas
Tu seras droit.

Je dirai aux vents de galerne
L'odeur du goémon desséché
Décomposé en attente d'un retour à rien.

Et tu fermeras les yeux tout doucement
Tu laisseras ton corps entendre, humer,
Sentir le temps présent.

Je serai déliquescent, je serai gluance,
Je serai l'appât des mouches et des tiques
Comme suite évidente à mon chemin.

Tu te nourriras de l'ouverture de tes chakras
Ta force de vie te tiendra
Tiendra les autres encore.
Tu seras le guetteur et le recours.

J'entends déjà la curée des skuas affamés
Le claquement de leur bec sale
La déglutition lente de mes lambeaux
Le relâchement fétide de leur cloaque.

Tu maîtriseras ton univers
Comme tu as toujours su le faire
Tu la conduiras là où elle doit être
En attente de toi.

Et de mon corps décharné par le ressac et l'assaut des bêtes de mort
Sortira ce que je n'ai jamais dit
Comme une évidence, enfin,
A son regard trop longtemps absent.

Yann, Soñjoù ar meilher.

vendredi 14 octobre 2011

De grands pans de lumière hâchés de noirs fracas


"Nous délaissent sans prévenir les plus beaux de nos jours, et les larmes viennent après, dans les après-midi rejouées de solitude et de remords, quand nous avons atteint l'âge du regret et celui des retours. Les visages et les gestes que nous traquons dans l'ombre des puits de nos mémoires, les rires, les bouquets, les caresses, les silences boudeurs, les taloches aimantes, l'amour et le don de ceux qui nous mènent au seuil de la vie creusent notre souffrance autant qu'ils nous apaisent."


Paul terminait la rapide lecture de son livre, Le café de l'Excelsior de Philippe Claudel. Il avait trouvé chez cet auteur, depuis Les âmes grises jusqu'à ce bref récit en passant par La petite fille de Monsieur Linh, l'exacte façon de dire les choses. Il n'y avait rien à ajouter, il n'y avait plus qu'à refermer l'ouvrage en pensant à ces plus beaux jours qui nous délaissent en effet, à ces souvenirs définitivement impalpables de chaleur humaine d'autrefois dont seuls nos esprits conservent encore un peu de temps l'utile mémoire. Une mémoire impossible à transmettre, une mémoire aussi présente en soi qu'absente des autres.

Yann, Soñjoù ar meilher.
 

lundi 3 octobre 2011

Prison fragile

Nue et vernissée
Dans sa livrée d'acajou
La frêle chataîgne ose ouvrir
Sa prison à pointes.
Au loin, des chiens aboient.

 Yann, Les pensées du meunier.
 

vendredi 24 juin 2011

On Chesil beach

Un jeune couple de fiancés, qui vient juste de se marier. Edward et Florence ont su respecter jusqu'à ce jour les règles élémentaires du flirt, des fiançailles, du mariage. Ils arrivent naturellement vierges à leur nuit de noces.

Nous sommes dans l'Angleterre du début des années 60, avec ses préjugés et ses tensions culturelles et sociales. Quelque part entre l'austérité victorienne dominante des familles éduquées et bien-pensantes, la spontanéité un peu rustre d'un jeune instruit en mal de reconnaissance dont l'attitude trahit pourtant l'origine rurale, et l'arrivée prochaine, que l'on imagine, de la déferlante culturelle et de la libération sexuelle de la fin de la décennie.

Une nuit. Une seule nuit aura suffit à rompre définitivement ce couple, traversé puis brisé par les attentes sociales et physiques accumulées et incomprises de chacun, par les malentendus, par les rancœurs , par les règles du savoir-vivre, par la conception de ce que chacun se fait de l'amour.

Cette explosion, cette combustion si rapide de tant de promesses vaines et sincères, conduit Edward et Florence à déchirer l'avenir qu'ils avaient dessiné, chacun dans sa tête. Une seule maladresse aura eu raison d'un lien que l'on croyait noué pour la vie. Cette déchirure, la nuit sur la plage de Chesil, apparaît étrangement  aussi inattendue que normale.

L'écriture de Ian McEwan est brillante, précise, ciselée. Ce roman (Sur la plage de Chesil, éd. Gallimard) se lit d'une traite. Il est un collier magnifique d'accélérations et de lenteurs calculées.

"Lorsqu'il pensait à elle, il n'en revenait pas d'avoir pu laisser partir cette jeune femme et son violon. A présent bien sûr, il se rendait compte que sa proposition de s'effacer pour lui laisser sa liberté était assez insensée. Elle voulait juste avoir la certitude qu'il l'aimait, être rassurée, l'entendre dire que rien ne pressait puisqu'ils avaient la vie devant eux. Avec de l'amour et de la patience - si seulement ils avaient avoir pu les deux en même temps -, sans doute auraient-ils surmonté cette épreuve ensemble. Qui sait alors quels enfants jamais nés auraient pu avoir leur chance, quelle gamine avec un bandeau dans les cheveux aurait pu devenir sa fille chérie ? Voilà comment on peut radicalement changer le cours de sa vie : en ne faisant rien. Sur la plage de Chesil il aurait pu appeler Florence, s'élancer pour la rattraper. (...) Au lieu de quoi il était resté là, glacial et muet, sûr de son bon droit, dans ce crépuscule estival, à la regarder fuir le long de la grève, tandis que le bruit de sa course laborieuse se perdait dans celui du ressac, jusqu'à ce qu'il ne reste plus d'elle qu'un point flou, toujours plus petit, sur l'immense route de galets, droite et luisante dans la lumière blafarde. "
Ar Meilher, Les pensées du meunier.

dimanche 1 mai 2011

L'épaisseur des âmes

Colm Tóibín est un auteur irlandais qui a plutôt le vent en poupe chez lui et aux États-Unis, mais qui reste encore peu connu de ce côté-ci de la Manche. Ses écrits retracent généralement des ambiances tendues, parfois dramatiques, dans des contextes historiques souvent douloureux : émigration irlandaise, guerre des Malouines, histoire récente de l'Irlande, crise de l'Eglise... Chaque ouvrage est pour Colm Tóibín l'occasion de visiter les rapports entre femmes et hommes, entre générations, entre frères et sœurs.

Dans L'épaisseur des âmes, ensemble de nouvelles publié en 2008, l'auteur a choisi d'évoquer la relation mère-fils, dans des contextes très divers mais avec le parti-pris d'une conclusion constante : cette relation est porteuse d'attentes qui, par leurs excès, ne peuvent conduire qu'à la déception ou au conflit.


Ce recueil de neuf nouvelles est une chaîne d'écrits où l'incompréhension et la désillusion de la relation entre mère et fils constituent un fil directeur constant, et un prétexte à la visite de l'âme humaine.
Dans L'usage de la raison, c'est un cambrioleur inculte, prêt à brûler un Rembrandt pour se sortir d'un mauvais pas policier, qui est trahi par sa mère ivrogne un jour de pleine ébriété. Dans Une chanson, un jeune amateur de musique irlandaise, bien connu dans les pubs de Clare et de la région pour les concerts qu'il donne régulièrement en soirée avec ses copains, découvre sans y être prêt sa propre mère inconnue de lui, célèbre chanteuse émigrée en Angleterre, et dont il attend depuis si longtemps un geste de reconnaissance, une parole maternelle, un simple regard qui ne viendra pas. Le ticket gagnant retrace la façon dont Nancy, récemment veuve, élevant dignement ses deux filles et son fils à la tête d'une épicerie dont elle assure désormais la direction, s'adapte courageusement aux circonstances dramatiques de sa vie en s'émancipant peu à peu du regard réprobateur de sa petite ville. Son énergie farouche, à l'origine de tant de jalousies locales, la conduira à la fois à une vie matérielle plus confortable à Dublin, mais aussi à la trahison de son propre fils Gerard, adolescent courageux et talentueux prêt à reprendre l'affaire familiale, tellement investi dans la réussite sociale de sa mère qui se retourne désormais contre lui.


L'environnement dans lequel évolue l'écriture de Colm Tóibín est sombre et tendu, mais cette tension n'est qu'un procédé pour visiter le lien filial entre deux âmes, à la fois unies et isolées.

Au-delà de l'intention et du thème qui font la force de ce recueil, l'écriture déçoit un peu. Le style était annoncé comme "envoûtant" par certains critiques. Nous en sommes sans doute assez loin, et ce pourrait être là une faiblesse de l'ouvrage. Mais c'est peut-être aussi, pour l'auteur, une façon de contribuer involontairement à la mesure de l'exacte épaisseur des âmes...

Ar Meilher, Les pensées du meunier.

mercredi 30 mars 2011

Fin d'hiver

Lui :
L'effluve lointaine de la jacinthe
La pluie qui frappe à la croisée
Le jour s'étire langoureusement.

Elle :
La douceur d'un soleil d'hiver
La nostalgie d'un amour enfui...
J'entends le pépiement des mésanges
La branche tremble de l'oiseau reparti.

J'ouvre la fenêtre
Je laisse entrer les pins de la colline.

La brume recouvre les champs d'hiver.
Mon cœur est plein de mystère.

Le ciel gris et bleu, immobile
Le sifflement du premier merle
Je laisse la douceur du soir me pénétrer.

Des souvenirs de bonheurs perdus.
Le feu crépite.
Le parfum du cerisier en fleur
Une femme s'endort au bord du lac.
Le fracas de l'orage
L'odeur puissante de la terre est entrée dans la maison.

Je m'assieds sur l'herbe
Le canard s'envole
Et déchire le silence.


La transparence d'une soie bleue.
J'entends le bruit de la solitude.

Les formes de la femme sous la soie bleue
Le craquement du parquet
J'arrête ma lecture.

Le livre fermé.
J'entends son souffle suspendu.
L'orage au loin.

Une silhouette devant la porte
Un parfum lointain, à peine perceptible
Le pigeon prend son envol en silence
La nuit me prend dans ses attentes.

Le rêve d'une femme tremble dans mon désir,
Je bois les instants à venir.
Le papillon de nuit à la lampe s'est brûlé.

Un détachement félin en ombre chinoise
L'angélus du soir sonne à la cathédrale.
Mon corps s'éveille
Un passant chantonne dehors.

Les mauves du soir ont disparu
L'obscurité m'entoure,
Une main diaphane sur mon front.

Un front soyeux
Dans ma main hésitante
Nous respirons
La fenêtre est ouverte.

L'envol d'une soie a obscurci la lampe
immobile est l'instant.
Le feu crépite.

La faible lueur de l'âtre rompt le jeu d'ombres chinoises.
Il voit la peau sous la soie.
Dehors, les pas pressés d'un piéton.

Une soie tombée au sol
Une peau de nacre
L'horloge égrène le temps.

Une nacre dorée par les flammes qui dansent.
Il veut danser lui aussi.
Un regard furtif vers le corps qui s'avance, en partie découvert.

L'émoi du renouveau
Le souvenir de l'extase
Dans le ciel la lune est pleine.

Le vent dehors fait danser les feuilles.
Il entend leurs frôlements.
Il veut respirer cette peau.
Il est ému.
Il reconnaît cette scène.

La paume sur une peau de soie
Une arabesque amoureuse
Dans la nuit un cri lointain.

Elle marche lentement vers lui.
La soie qui couvrait ses épaules tombe au sol.
Il croit voir ses seins parfaits.
Mais elle se retourne, comme par jeu.
Il aime le jeu proposé.
La nuit est tombée.

Un frôlement doux et parfumé.
La beauté de ta lande hivernale
Reçoit l'impalpable présence de l'ange du jour.

Un frôlement subtil de peaux.
Un parfum de femme, comme un nuage accroché à la nuque.
Les mains se cherchent et se défont.
Une fenêtre claque au loin dans le vent.

Les embruns m'enveloppent
La force de l'océan
Je vois l'immuable beauté se poser sur le monde.

Un désir montant
Un silence soudain.

Osmose des âmes
Invisibles accords
Je respire l'expir de Brocéliande.

La séduction est un art subtil et difficile.
Il reprend son livre en pensant à elle.
Au loin un merle commente le destin.


Ar Meilher, Les pensées du meunier.

dimanche 13 mars 2011

Fin d'un royaume (suite)

[Suite de Fin d'un royaume. ]

En s'éloignant lentement de la maison, Paul traversa le terrain en friches qui avait été le lieu de tant de bonheurs simples : cueillir quelques noisettes à point, s'approcher d'un rouge-gorge familier, nourrir nuitamment de quelques papillons un crapaud solitaire... Les chênes avaient beaucoup grandi, les coudriers avaient envahi les clairières entre les grands poteaux électriques désormais inutiles, grandes grues de ciment vainement élancées vers le ciel.

A l'approche du portail rouillé et sorti de ses gonds, barrière émouvante d'un autre temps, Paul aperçut une silhouette connue. Marthe se tenait près de la route, dans un recoin de la haie. Marthe ! Cette ancienne amie, camarade de classe au collège du canton, revenue au village pour quelques jours mais bientôt repartie à son enseignement de latin et de grec ancien.

Une fois passée sa surprise, il lui compta sa vision décalée des ouvrages classiques jonchant le sol vermoulu de la masure à l'agonie. Il lui compta aussi sa tristesse tranquille, sa perception des signaux qu'aujourd'hui encore son père lui adressait trente-deux ans après son départ... Des signaux étonnamment nouveaux, comme s'ils voulaient dire quelque chose qu'il n'avait alors jamais perçu.

Marthe l'écouta avec attention, lui prit la main et lui parla doucement.

- Dans le volume d'Eschyle que tu as vu, dit-elle, il y a Les Perses.  Le chœur , qui a appris du messager la défaite de Xerxès le démesuré et la ruine de l'armée,  évoque au bord de sa tombe, et assez fort pour que l'appel gagne le royaume des ombres, l'âme du bon roi Darios : "M'entend-il le roi défunt, égal aux dieux ? m'entend-il lancer en langue barbare, claire à son oreille, ces appels gémissants, lugubres, où se mêlent tous les accents de la plainte ? Je clamerai haut mes souffrances infinies : du fond de l'ombre, m'entend-il ?" ...
  Paul, tu m'as ramenée à cette rêverie que j'ai parfois du devenir de nos livres après nous, de nos livres qui en effet parlent de nous... à ceux qui nous connaissent. Puissions-nous , lorsque nos livres parleront de nous à notre place, être plutôt des Darios que des Xerxès... Tu devrais lire le roman de Laurent Gaudé "La porte des Enfers". C'est aussi une belle histoire de père et de fils.

Paul sourit à Marthe. La langue barbare, Darios, le royaume défunt... Se pouvait-il qu'il y ait eu un sens exact, comme un acte délibéré, à cet empilement faussement désordonné de livres écornés sur le parquet vermoulu et poussiéreux ? Il la serra contre lui quelques instants, ne sachant plus où il était. Il savait seulement que, malgré la fin de son  apparence matérielle, le royaume était encore présent ailleurs.

Ar Meilher, Les pensées du meunier.

dimanche 30 janvier 2011

Fin d'un royaume


Paul marcha lentement dans la maison silencieuse. Il parcourut les pièces abandonnées, les unes après les autres. Cet univers étrange l'attirait et l'angoissait à la fois.
Il retrouvait les traces maintenant lointaines de sa propre présence, de celles de ses parents et de ses frères et sœurs. Combien d'années s'étaient écoulées depuis son dernier bonheur ici, dans cette maison alors vivante ? Un tel calcul n'avait pas de sens aujourd'hui : tout en scrutant les murs moisis, les meubles vermoulus ou démontés, les innombrables ouvrages jonchant le plancher, Paul se disait qu'il avait peut-être aimé cet espace de vie, mais qu'il était maintenant étranger à ce qui l'entourait.
Le fil du temps était rompu, et cette rupture était à la fois douloureuse et salutaire.
Paul n'aimait pas l'odeur des lieux, faite à présent d'humidité et de bois pourri. Il s'efforçait de ne pas se rappeler celle du Ricoré du matin, tandis qu'il passait dans la pénombre devant la vieille gazinière rouillée, couverte de toiles d'araignée et de cadavres de frelons.
Les souvenirs défilaient lentement, désormais sans peine et sans plaisir.
 
Dans l'ancien séjour, Paul se pencha sur des livres et des revues abandonnés. Sans qu'il s'y soit alors préparé, la vie entière de son père défila sous ses yeux en quelques instants : Eschyle, La Revue Horticole, un ouvrage en allemand sur Selma Lagerlof, des cartes géographiques de l'IGN, un volume jauni des éditions Payot sur l'Histoire de la Civilisation, un manuel en anglais de jardinage sur les plantes annuelles, une méthode de finnois et tant d'autres titres hétéroclites. Aussi divers que désordonnés, à l'image de l'esprit débordant de curiosité de leur ancien propriétaire, ces ouvrages vulnérables et bientôt détruits signaient une dernière fois à ses yeux la fin du royaume paternel.

Ces traces tangibles n'existeront plus demain, se dit Paul en soulevant encore d'autres revues. En s'éloignant sans joie ni tristesse des vestiges d'une vie, il vit son père s'éloigner une nouvelle fois de lui, comme dans une deuxième mort.
 
Quand même ! Les Suppliantes, Les Perses, Prométhée enchaîné... dans cet ancien royaume de littéraire contrarié devenu malgré lui ingénieur, dans cette simple bicoque rurale édifiée dans un champ de blé, entourée de vaches et de pommiers à cidre, le clin d'œil de ces œuvres décalées fit sourire Paul, d'un sourire à la fois triste et satisfait.

[suite]


Ar Meilher, Les pensées du meunier.

samedi 29 janvier 2011

Neige

La neige possède cinq caractéristiques principales.
Elle est blanche.
Elle fige la nature et la protège.
Elle se transforme continuellement.
Elle est une surface glissante.
Elle se change en eau.
(...)
Yuko, lui, voyait dans sa compagne cinq autres propriétés, dont son talent artistique se satisfait entièrement.
- Elle est blanche. C'est donc une poésie. Une poésie d'une grande pureté.
Elle fige la nature et la protège. C'est donc une peinture. La plus délicate peinture de l'hiver.
Elle se transforme continuellement. C'est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d'écrire le mot neige.
Elle est une surface glissante. C'est donc une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule.
Elle se change en eau. C'est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

- Elle est tout cela pour toi ? demanda le prêtre.
- Elle représente bien plus encore.
Cette nuit-là, le père de Yuko Akita comprit que le haïku ne suffirait pas à remplir les yeux de son fils de la beauté de la neige.
Maxence Fermine, Neige.

Neige n'est pas un roman, malgré son titre. C'est un bref texte poétique, où se mêlent et se croisent ensemble les éléments de la nature et les liaisons amoureuses. Chacun d'entre nous cherche et admire sa propre neige, éblouissante de pureté, puissante et dangereuse comme la falaise, fragile comme un modeste flocon au soleil.

Ar Meilher, Les pensées du meunier.

jeudi 11 novembre 2010

11 novembre 1918, dernière journée du passé



Trémeur (Côtes-du-Nord), le 11 novembre 1918.


Les feuilles jaunies des chênes et des arbustes tombent au sol et jonchent les chemins de terre et les anciens champs laissés en friche pendant près de quatre ans. Le vent d'ouest pousse la pluie qui détrempe les cours de ferme désertes. Les femmes, mères ou sœurs, épouses ou fiancées, ont porté à bout de bras l'entretien épuisant des terres et des logis. Les landes ont envahi les champs. En l'absence de chasseurs, les renards poussent l'audace jusqu'à venir se saisir en plein jour, au beau milieu des cours de ferme, des quelques volailles restantes.

Les rares hommes encore présents, âgés ou impotents, ont fait ce qu'ils pouvaient pour contribuer bien modestement à l'effort général, en aidant femmes et enfants au soin des bêtes ou à la récolte.

Malgré le manque de temps et d'instruction, on s'efforce de lire ou de se faire lire le journal. On attend.

On attend depuis si longtemps que les hommes reviennent, valides ou blessés, mais vivants. On sait depuis si longtemps qui des enfants de Trémeur ne reviendra pas : les gars des Dineux, six frères fauchés presque ensemble, le fils à Marthe, le mari d'Augustine, celui qui était si costaud et si brave,... En tout pas moins de 70 hommes, dont les corps ont été déchiquetés ou ensevelis vivant sous les tonnes de terre soulevées par les obus.

Le 11 novembre 1918, à Trémeur comme ailleurs et comme chaque jour, le recteur et les fidèles prient pour que le nombre des morts arrête de croître, pour que le mari, le frère, le fiancé, ou l'amoureux secrètement promis revienne de l'enfer qui fait rage dans une région qu'on ne connaît même pas.

Une embellie dans le ciel, et le vent glacé devient soudain le messager qu'on attendait depuis si longtemps, et qui chauffe immédiatement les cœurs : écoutez ! Tendez l'oreille ! Oui, ce sont les cloches de l'église de Languédias, si éloignées pourtant, que l'on perçoit ! Le bedeau de Trémeur a bien sûr immédiatement compris. Il n'a pas le temps de courir à l'église que les cloches de Mégrit se mettent à leur tour à carillonner. 

En quelques instants, c'est le battant de Mathurine, la brave cloche trémeuroise, qui fend l'air d'un son joyeux et métallique. Comme en écho, les clochers de Broons et de Sévignac lui répondent aussitôt et invitent à ce concert spontané ceux de Plénée-Jugon, de Rouillac et de tant d'autres. D'est en ouest, il n'aura fallu que quelques dizaines de minutes pour que la signature de l'armistice dans la lointaine forêt de Rotondes soit connue de tous. A cet instant, on ose encore à peine croire à la fin de cette si longue tragédie.

Dans cette petite commune rurale comme dans les autres, on compte par dizaines les veuves, les orphelins, les mères qui ont perdu un ou plusieurs fils, les fiancées ou les amoureuses en larmes. Le désastre humain est immense, mais on est si heureux de savoir que la Mort a arrêté aujourd'hui sa sinistre récolte. Bien sûr, il faut un coupable, et c'est le Boche qui devra payer. Mais aujourd'hui, on n'y pense pas, l'heure est au soulagement et à la joie.

A Trémeur comme partout, le Monde vient d’entrer dans le XXème siècle et la Grande Guerre, qui ne porte pas encore le nom de 1ère Guerre Mondiale, représente pour chacun la « Der’ des der’ » : la place est à la paix et au progrès. Qui oserait penser alors que sous les cendres des empires déchus couve la braise du cataclysme de demain ?


Ar Meilher, Les pensées du meunier.

jeudi 2 septembre 2010

Poèmes de passage (3)

Beg ar Raz
Caresse furtive
D’une lumière improbable
Perçant la muraille de la solitude.
La sentinelle
Fière et distante
Mérite aujourd’hui l’effleurement de la tendresse.

(c) Ar Meilher,  Poèmes de passage (1999).

mardi 17 août 2010

Poèmes de passage (2)


La pluie imprime
De ses perles brillantes
Des mots éternels
Sur les lignes invisibles
D’un avenir incertain.

(c) Ar Meilher, Poèmes de passage (1999).

mardi 10 août 2010

Poèmes de passage (1)

Bae an Anaon

Il est des îles
Que le passeur n’atteindra pas
Il est des contrées
Proches de nos émois
Que seule notre lumière
Conçoit et investit.


(c) Ar Meilher, Poèmes de passage (1999).

lundi 5 juillet 2010

Veronika

"Ta grand-mère a dit que la femme foulait ce serpent car l'amour doit dominer le Bien et le Mal. C'est une jolie interprétation romantique, mais ce n'est pas du tout cela : j'ai déjà vu cette image, c'est une des visions du Paradis que j'imaginais peindre. Je m'étais déjà demandé pourquoi on représentait toujours la Vierge ainsi.
- Et pourquoi ?
- Parce que la Vierge, l'énergie féminine, est la maîtresse du serpent, qui signifie la sagesse. Si tu observes la bague du Dr Igor, tu verras qu'elle porte le caducée, symbole des médecins : deux serpents enroulés sur un bâton. L'amour est au-dessus de la sagesse, tout comme la Vierge est au-dessus du serpent. Pour elle, tout est Inspiration. Elle ne s'embête pas à juger ce qui est bien et ce qui est mal.
- Tu veux savoir ? reprit Veronika. La Vierge ne s'est jamais intéressée à ce que les autres pensaient. Imagine, devoir expliquer à tout le monde l'histoire du Saint-Esprit ! Elle n'a rien expliqué, elle a seulement dit : "C'est arrivé ainsi." Et sais-tu ce que les autres ont du répondre ?
- Bien sûr, qu'elle était folle ! "
Ils rirent tous deux. Veronika leva son verre.
"Félicitations ! Au lieu de parler, tu devrais peindre ces visions de Paradis.
- Je commencerai par toi", répliqua Eduard.

Paulo COELHO, Veronika décide mourir.

Veronika a décidé de mourir. L'autre Veronika est en train de naître. Et nous, qu'avons-nous décidé ?

Ar Meilher, Les pensées du meunier.

jeudi 8 octobre 2009

L'alchimiste


"Je suis vivant, dit-il au jeune homme, tout en mangeant une poignée de dattes, dans la nuit sans lune et sans feu de camp. Et pendant que je mange, je ne fais rien d'autre que manger. Quand je marcherai, je marcherai, c'est tout. Et s'il faut un jour que je me batte, n'importe quel jour en vaut un autre pour mourir. Parce que je ne vis ni dans mon passé ni dans mon avenir. Je n'ai que le présent et c'est lui seul qui m'intéresse. Si tu peux demeurer toujours dans le présent, alors tu sera un homme heureux. Tu comprendra que dans le désert il y a de la vie, que le ciel a des étoiles, et que les guerriers se battent parce que c'est là quelque chose d'inhérent à la vie humaine. La vie alors sera une fête, un grand festival, parce qu'elle est toujours le moment où nous sommes en train de vivre, et cela seulement".

Paolo COELHO, L'Alchimiste.

mardi 10 mars 2009

Un aller simple

"Un soir où il déprimait à la bière, je lui ai raconté une des légendes de mon atlas. Ca se passait à Cuba, c'était l'histoire de José Luis, un garçon de notre âge qui chaque nuit devenait un jaguar, grâce à la magie vaudou qui apprend à sortir de ses rêves sous la forme que l'on veut. Et il consacrait ses nuits, José Luis, à essayer de séduire une femelle jaguar qui ne voulait pas de lui. Il était très malheureux et, au lieu de faire son travail de jaguar, chasser pour nourrir ses petits, il sombrait dans le désespoir - et de même pendant la journée, où il négligeait de couper sa canne à sucre pour soupirer après la femme d'un autre - si bien qu'à la fin les esprits vaudou en ont eu marre, et un matin on a retrouvé José Luis, sur son lit, dans son corps d'homme, dévoré par le jaguar de ses rêves.
Pignol avait haussé les épaules en disant que j'étais un utopiste. Ca m'avait déçu qu'il ne comprenne pas le sens de mon histoire, qui était pourtant clair : si on se laisse aller au désespoir, on finit mangé par les rêves qu'on a vécus de travers.
J'ai quand même cherché "utopiste", dans les dictionnaires de la FNAC. C'est un M. Morus qui a inventé ce nom en 1516, d'après les mots grecs signifiant "qui n'existe en aucun lieu". C'est agréable. "

Didier van Cauwelaert, Un aller simple.

dimanche 8 mars 2009

France Dimanche...

Une brasserie parisienne, comme tant d'autres... Je suis là, Porte d'Orléans, un dimanche midi.
Les salariés du déjeûner en semaine ne sont pas là. L'urgence non plus. Les couples d'amants de la fin d'après-midi non plus. Le dimanche midi, les brasseries sont prises d'assaut par les sorties en famille.
Des familles qui se retrouvent ainsi, trois générations ensemble, autour du gigot d'agneau. Le menu de la brasserie, c'est la lecture de la journée. C'est une activité qui dure un peu. Mamie sait qu'elle prendra du gigot, mais la lecture de tout le menu est nécessaire. C'est une lecture entrecoupée des questions bienveillantes de la fille ou du gendre, sur le confort de la banquette où trône grand'mère. Pas de grand'père à table. De toute façon, c'est la Journée de la Femme.
Le petit pleure dans sa poussette. La mémé s'attendrit un peu, puis se détourne. Il est un peu trop braillard, on n'aurait pas accepté ça, de son temps.
Le garçon du restaurant, qui est déjà passé deux fois, repart enfin avec la commande. Du gigot bien sûr, c'est dimanche. Un peu rosé, mais sans pommes-de-terre. Les haricots verts passent mieux.
Un silence s'intalle, de courte durée. La mémé est bien. La fille et le gendre sont heureux de voir que la mémé est bien. Le bébé est occupé à ronger avec méthode la lanière de la poussette.
Au fait, c'était bien le match hier ? Non, pas terrible... 3-0, j'ai éteint la télé avant la fin.

-"C'est pour qui le haut de dorade ?" La mamie n'est pas servie la première. Le reste de la commande arrive bientôt. Les trois générations sont bien. La France du dimanche est bien.

La France entière ? Sans doute pas. A une autre table, une fillette de huit ans se fait attraper par son père. Elle a du mal à finir son plat. Toute la famille a déjà fini, sauf elle. Elle minaude, avale une petite bouchée et la garde si longtemps dans la bouche qu'elle n'a sûrement plus de goût.
Je l'aperçois de dos. Sa petite queue de cheval blonde tranche avec les cheveus bruns et courts de son père, placé en face d'elle. La fillette tourne la tête vers sa mère, en espérant un secours qui ne viendra pas.
Un peu plus tard, le père quitte seul la table après s'être emporté une nouvelle fois.
-"On dit MERCI MAMAN", hurle-t-il au visage de la frêle silhouette. Les voisins tournent la tête, commentent l'incident, se disent sans doute que c'est un vrai père avec l'autorité qu'il faut. C'est si rare aujourd'hui...
Puis la mère et la fillette à la queue de cheval quittent enfin la table à leur tour. La petite fille se tourne vers moi en mettant son manteau. Elle a une tête d'ange, et le regard du Petit Prince de Saint-Exupéry. C'est une princesse, c'est évident, et son père ne l'a même pas vu.

A l'évidence, si c'est la Journée de la Femme, ça n'est pas nécessairement la fête des princesses.

Ar Miliner, Les pensées du meunier.