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samedi 9 juillet 2016

"J'ai envie qu'on me like pour mon travail..."

Les réseaux sociaux résonnent parfois de cris de désespoir dans un désert pourtant peuplé de plusieurs centaines de millions d'habitants. Ils nous rappellent combien nous pouvons être seuls dans la grande ville, et croire en vain que la population se réjouit de notre existence.

Nous vagabondons sur ces réseaux, de liens en liens, à la façon des loups flairant des pistes qui se croisent sur des sentiers invisibles.

Dernièrement, je suis tombé en arrêt devant une photo. Une photo certes jolie, mais assez ordinaire dans le flot des images qui, à chaque seconde, arrivent en désordre dans le puits sans fond d'Instagram. Ce cliché représente Marie-Paola.

Ça n'est pas tant l'image qui a retenu mon attention, que le cri poussé par son auteure. Sans doute la foule pressée des voyeurs compulsifs de photos (comment les appeler autrement ?) n'a-t-elle pas pris le temps d'en lire la moindre phrase. Consulter les pics Instagram prend déjà du temps, me direz-vous, alors s'il faut en plus lire les cris qui déchirent le silence de nos écrans...


Mariepaola_bh sur le pont Alexandre III

Dans un long exposé, Marie-Paola nous raconte d'abord son parcours. "Je vais avoir 27 ans cet été, écrit-elle, et ça va faire 3 ans que je suis photographe ; je pense être un bon exemple de réussite n'ayant pas étudié la photographie. J'adore mon métier même si instagram a tout bouleversé le marché. "

Sa pensée quant au rôle supposé d'Instagram sur le marché de la photographie se poursuit par quelques propos sur ses projets.

"Au début je ne postais que les photos street style que je prenais aux fashion weeks et lors de différents shoots de mode. J'avais même acheté un lecteur de carte pour iPad pour poster en direct en FW les photos des "gros poissons" en espérant un regram (la folle). Puis j'ai commencé à alterner mode et Paris à partir du moment où j'ai rencontré la super communauté @TopParisPhoto. Rien de stratégique, j'adore Paris, c'est un plaisir de m'y promener, je ne prends jamais de photos dans le but de faire du likes."

Faire du like, c'est-à-dire se faire aimer sur les réseaux à travers ses créations, telle est la question posée par Marie-Paola. Se déclarant "bon exemple de réussite", elle affirme ne pas faire de photo dans le but d'être appréciée, et pourtant...

"Il y a un an j'avais autant de likes sur mes photos qu'aujourd'hui mais avec moitié moins de followers. Ça me dépite. Je n'ai pas l'impression que mes photos soient moches, pourtant elles n'intéressent pas autant que celles d'autres instagrameurs qui ont un nombre de likes à 4 chiffres alors que leurs photos ne sont pas terribles. Même quand j'organise un concours pour tenter de faire gagner qqchose, ça n'intéresse pas (cf la montre il y a 2 posts). Je trouve ça injuste que certaines personnes soient contactées pour leur nombre de likes plutôt que pour la qualité de leur travail".
"J'ai voulu trouver ici un équilibre entre photos de mode et de Paris mais vu que ça ne marche pas, je vais élargir mon champ et tant pis si ça part ds ts les sens. Désormais je posterai aussi des photos de voyages même si elles sont vielles, de reportages/actus car j'en fais aussi et je m'interdisais de les poster pr ne pas perturber une pseudo ligne edito. Il y aura sûrement un peu + de texte, et des liens vers mon blog qui va être refondé et repensé. Evidemment je garderai ma touche instagram colorée et lumineuse 😁. Je suis vraiment triste et dans l'incompréhension de ce non engagement. Franchement j'ai envie qu'on me like pour mon travail et pas parce que j'ai laissé 1000 commentaires à des comptes au hasard. Dsl pour ce pavé mais je devais vous expliquer les changements à venir 😘 ".

J'ai envie qu'on me like pour mon travail... Comment une internaute peut-elle penser encore que la population des cosmonautes de l'espace virtuel l'aimera pour ce qu'elle produit ? Quel enjeu personnel la conduit à une telle  tristesse et à cette incompréhension ?

S'il est normal qu'à 27 ans, Marie-Paola soit empreinte de l'insouciance de sa jeunesse, on ne peut qu'assister tristement, impuissant, à ces carambolages de la vie dans l'espace du web. "Et tant pis si ça part dans tous les sens", écrit-elle. Je n'en suis pas si sûr. L'écrire, c'est indiquer qu'elle pense le contraire. On s'en réjouit pour elle.

Yann, Soñjoù


vendredi 25 décembre 2015

Qui se souvient de Gabrielle ?

En ce début d'après-midi du mardi 2 septembre 1969, Paul descend la rue de Rennes en compagnie de sa mère. Ils ont fait quelques courses aux Magasins Réunis ou à Monoprix. Peut-être même se sont-ils arrêtés un instant chez l'opticien, auquel la famille de huit possesseurs de lunettes fait abondamment appel.

Arrivés au métro Saint-Placide, leur regard est attiré par les manchettes de quelques quotidiens du soir. Paul distingue mal les grands titres. Sa mère s'arrête un instant, grommelle quelques mots et poursuit son chemin. De cette brève halte, Paul ne comprend presque rien. Du haut de ses quatorze ans, il aimerait savoir ce qui s'est passé et commence à questionner sa mère.

"Pourquoi elle s'est suicidée hier, la prof ?" se demande-t-il à lui-même, n'ayant obtenu de sa mère que des réponses énigmatiques, brèves et sans appel.

On en parle le soir à table, un peu, en famille. On écoute en mangeant les propos assurés d'un père qui sait tout. Paul admire sa science, et considère qu'il a raison, une fois de plus. Oui sûrement, cette enseignante ne méritait plus d'exercer son métier. Sa fin tragique (on ne prononce pas facilement le mot suicide, en famille) met donc un terme, comme un châtiment justifié, à un parcours d'adulte dévoyée.

Fort de ses certitudes, Paul finit son repas, se défile un peu pour éviter de trop aider à débarrasser la table, se rend au rendez-vous de son tortionnaire quotidien (quelques coups de poings dans l'épaule car il a mangé du pain beurre, attention à ne pas crier sinon tu en prends d'autres demain). Bref, une journée habituelle se termine, et Paul se couche puis s'endort sans attention aux ronflements paternels et aux différents bruits des frères qui partagent sa chambre. Il se dit, avant de plonger complètement dans le sommeil, que la rentrée scolaire approche dangereusement. Au moins, pour cette prof dont il ignore le nom, cette rentrée n'aura pas lieu...

Cette enseignante s’appelait Gabrielle Russier. Qui, aujourd'hui, se souvient encore d'elle et qui se souvient de sa fin tragique ? Gabrielle a 31 ans quand, en pleine effervescence de mai 68, elle noue une relation amoureuse et clandestine avec un de ses élèves âgé alors de 16 ans. Une relation réciproque, assurément forte et sincère, à base d'échanges sur la littérature et la révolution en cours. Et aussi, naturellement, d’initiation à la sensualité.

Il fallut une année entière pour que cette liaison, pénalement coupable, éclatât au grand jour. Les parents communistes du jeune élève portèrent plainte pour détournement de mineur. En cette période de gaullisme finissant, de questionnements et de remises en cause des vieux principes, l'opinion publique fut alors saisie par les médias. Et si la France se trouva coupée en deux, sa césure traversa les camps politiques. La vieille garde de droite se déchaîna, et la gauche fossilisée ne fût pas en reste.

Gabrielle Russier fût traduite en justice et condamnée en juillet 1969. Elle voulut faire appel de sa condamnation à un an d'emprisonnement avec sursis, et laver son amour de tout soupçon. Elle n'était pas coupable, mais seulement amoureuse. Depuis quand l'amour aurait-il été condamnable et condamné ?

Le 1er septembre, sans attendre l'issue judiciaire de sa propre démarche, Gabrielle Russier se donna la mort dans son appartement de Marseille. Elle n'aura pas eu le poste que l'Université lui refusait, elle n'aura pas eu son amour, elle n'aura eu que les invectives haineuses d'une France majoritaire qui refusait de faire passer la personne humaine avant les principes moraux.

Son jeune amant Christian fut l'objet de plusieurs tentatives indécentes d'interviews. Il se limita à des propos pudiques, décevant ainsi cette France moralisatrice et voyeuse : "Les deux ans de souvenirs qu’elle m’a laissés, elle me les a laissés à moi, je n’ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Le reste, les gens le savent : c’est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s’aimait , on l’a mise en prison , elle s’est suicidée..."

La France intellectuelle se réveilla orpheline, non pas tant de Gabrielle elle-même, que de ses propres valeurs et de n'avoir rien tenté. Serge Reggiani le chantera :
Qui a tendu la main à Gabrielle ?
Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d'avoir aimé d'amour
En quel pays vivons-nous aujourd'hui ?
Pour qu'une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard et sans un geste ami

Dans les décombres de ce vol arrêté trop tôt, lourd du silence comme il en règne sur les ruines, quelques voix insolentes se firent entendre. André Cayatte tournera "Mourir d'aimer" en 1971, dont Charles Aznavour signera la bande son : 
Puisque notre amour ne peut vivre
Mieux vaut en refermer le livre
Et plutôt que de le brûler
Mourir d'aimer.
Mais c'est à Georges Pompidou, récemment élu président de la République, que reviendra la lourde tâche de répondre à l'inévitable question, posée très opportunément à la fin d'une conférence de presse.

Un silence long et lourd s'installe dans la salle de l'Elysée. Le président sait qu'il est l'héritier d'un pouvoir qui vieillit, mais il veut incarner cette part de la société qui tente de comprendre mai 68, les revendications pour le droit des femmes, pour l'avortement, pour la contraception. Il est lui-même le chantre de l'art moderne, définitivement incompris de la France d'hier. Puis lentement surgit la réponse. 

Ce n'est pas tant le président qui répond, que le normalien et l'agrégé de Lettres. Il cite Paul Eluard. Par ses propos, Georges Pompidou met l'Université en repos avec elle-même, et inscrit le fait divers dans le futur débat sur l'âge de la majorité.


Une page s'est tournée alors, mais qui se souvient encore aujourd'hui de Gabrielle Russier ?

Yann, Soñjoù.

dimanche 13 septembre 2015

La fin des causes désespérées ?

Eglise Ste-Rita (photo JMR)
Si l'actualité est hélas dramatiquement fournie en causes tragiques dont on voit souvent mal l'issue, depuis la fuite des territoires du Moyen-Orient en guerre jusqu'à la destruction d'une immense forêt coréenne pour cause d'accueil des futurs Jeux Olympiques, convenons que les causes désespérées remontent probablement à une époque ancienne, celle qui a vu éclore l'espèce humaine.

Un modeste signal, passé presque inaperçu, aurait du cependant nous donner quelques raisons d'espérer.

Le culte catholique voue en effet une vénération particulière à Sainte Rita, nourrie au berceau par le miel d'abeilles bienveillantes, mariée de force à un soudard, et morte dans la plus grande pauvreté au monastère de Ste-Marie-Madeleine de Cascia. Elle fut canonisée au début du XXème siècle, et considérée comme l'avocate des causes désespérées.

Il existait à Paris jusqu'au mois de mars 2015, au 27 de la rue François Bonvin, une église dédiée à la mémoire de Sainte Rita. Ne cherchez pas ce lieu de culte sur les annuaires des églises catholiques romaines : le culte gallican qui s'y exerçait est ignoré des registres officiels, et l'église Ste-Rita est absente de toute référence. Sans doute les rites qui s'y pratiquaient, notamment la bénédiction des animaux, devaient-ils ajouter une épaisseur supplémentaire au contentieux qui oppose depuis Bossuet les tenants des papistes et les adeptes d'une Eglise française... On le sait depuis longtemps, les religions ne sont pas des fabriques d'amis.

Cette modeste église Sainte-Rita de la rue François Bonvin, promue au rang de cathédrale de l'Eglise Gallicane de Paris, a fermé ses portes dans le silence qui sied à tout décès raisonnable. Pas ou peu de propos médiatique, juste le regret exprimé par quelques uns de ne plus pouvoir désormais bénir son chien, sa tortue, son lapin ou son chameau domestique. 

Paul, dans sa naïveté, avait pensé que la fermeture du lieu de culte était la conséquence d'une élévation du bonheur humain : la fin prochaine des causes désespérées ne justifiait plus le maintien de la mémoire de Sainte Rita et de la pratique de son culte.

De passage il y a peu de temps dans le 15ème arrondissement parisien, à une encablure de la rue Lecourbe où ses souvenirs de jeunesse étaient intacts, Paul avait du revoir son optimisme à la baisse. 

Non, il n'était peut-être pas encore établi que tout allait pour le mieux sur cette Terre, à en croire certains. Les décapitations d'innocents, les fuites radioactives dans l'océan, la disparition quotidienne de langues et de cultures devenues rares, tout ceci risquait de durer encore un peu, le temps que l'homme devienne Homme. Paul pensa que cela prendrait du temps.

La fermeture de cette modeste église n'était pas liée à une inutilité bienfaisante : elle avait été ordonnée par la vente immobilière de ce bien à un promoteur hégémonique. Paul se dit, en quittant les lieux définitivement fermés, que la survie de cette église dans ce pâté de maison constituait elle-même une cause désespérée... Visiblement, l’esprit de Margherita Manchini, dite Sainte Rita, avait définitivement quitté les lieux.

Dans la liste des calamités humaines, Paul ajouta "promotion immobilière". Il ne comprenait d'ailleurs pas comment sa naïveté avait pu le conduire à un tel oubli. Heureusement, il marchait maintenant avec gourmandise rue Lecourbe et s'apprêtait à pénétrer dans le calme hors du temps de la petite impasse de la Villa Poirier. Les causes désespérées attendraient un peu.

Yann, Soñjoù ar Meilher.

dimanche 26 avril 2015

Memory

Paul regardait la télé sans conviction, comme à chacune des rares fois où il le faisait. Cette lucarne lui renvoyait les échos d'un Monde qui ne fonctionne plus, et en même temps les besoins légers et superficiels d'une population qui ne veut plus entendre que tout va mal.

En ce dernier dimanche d'avril, ses pensées empruntaient des chemins tortueux. Beaucoup d'incompréhension stagnait dans son esprit, à l'évocation de la Shoah et de la libération des camps d'extermination, renforcée cette année par le centenaire du génocide arménien. Une incapacité à comprendre la juxtaposition de l'indicible horreur avec le fait qu'elle fut commise par des représentants de l'humanité. Que des personnes cultivées, érudites et soucieuses de vérité, comme son propre père, aient pu nier l'évidence, le faisait sombrer dans un abîme de perplexité sur le mécanisme humain. Cela le renvoyait à des propos entendus quand il était enfant, sur les Juifs et sur les Arméniens. Des phrases terribles qu'il s'efforçait d'oublier et de piétiner, comme on le fait d'une bête immonde qui tente inlassablement de ressortir la tête du tas d'ordure qui l'a vue naître.

Mais il y eut pire encore que d'avoir tenté d'exterminer des peuples, se disait-il. Il y eut la volonté de faire en sorte qu'ils n'aient pas même existé. La disparition des corps par incinération ou par enfouissement dans d'immenses fosses communes trahissait la volonté de faire disparaître toute trace d'existence antérieure.

Le devoir de mémoire est là devant nous, comme une évidence. Il ne rendra pas la vie aux hommes et aux femmes, juifs, arméniens, tziganes, homosexuels, à qui elle fut retirée au seul motif qu'ils étaient juifs, arméniens, tziganes, homosexuels. Mais ce devoir nous rappellera inlassablement qu'ils ont existé.

Paul se rassura en se disant que les générations actuelles et futures auront à cœur de déployer cette mémoire sur le parcours des années et siècles à venir. Il ralluma sa télé, et prit en cours de route une émission sur l'Histoire des Chaldéens et des chrétiens d'Irak.

Yann, Soñjoù.


dimanche 5 avril 2015

Joyeuses Pâques ?

Paul prenait son temps. Un jour de Pâques, il estimait pouvoir s'offrir ce luxe-là. Pendant que le café se faisait doucement, il prit son journal numérique du jour. Très vite, un article attira son attention.

Il apprît qu'à Rennes aujourd'hui, des centaines d'enfants avaient attendu avec impatience le lancement d'une grande opération. Aux aguets, beaucoup d'entre eux avaient scruté d'avance les lieux où ils auraient, dans quelques instants, le plaisir de capturer, en cette journée de Pâques... des figurines Lego.

Des familles étaient venues de toute la ville, et même au-delà. Une maman de Noyal-sur-Vilaine avait levé de force sa progéniture pour profiter de l’événement. Quelles menues violences ne commettrait-on pas pour faire le bonheur des enfants malgré eux ?

Las ! Le désarroi était au rendez-vous, et la colère des uns s'était mêlé au désespoir et aux yeux embrumés des autres : tous avaient du se résigner, après des heures d'espoir léger, à la cruelle réalité. Des figurines Lego, il avait du y en avoir, mais assurément des lève-tôt peu scrupuleux les avaient déjà prélevées avant le début officiel de l'ouverture de la chasse. Un braconnage parental, méthodique et efficace, avait fait disparaître tout espoir pour ces centaines d'enfants de revenir dans leurs chambres avec le moindre trophée.

"Mon fils adore Ninja. Nous sommes venus de Châteaubourg exprès pour la chasse aux œufs : c'est vraiment très décevant et très mal organisé", raconte Isabelle, venue avec ses 3 enfants, au correspondant de Ouest-France présent pour couvrir l’événement. "20 km pour des pleurs et une organisation lamentable...extrêmement déçus par la marque" ajoute Valérie visiblement très remontée contre les organisateurs et la marque de figurines.

Paul posa sa tablette. Il se demanda si certaines mamans n'en viendraient pas à porter plainte contre Lego  pour cette organisation déplorable. Ou si, plus simplement, certains élus généreux avec l'argent des autres n'en viendraient pas à subventionner une nouvelle opération pour soulager les enfants et contenter les mères. Après tout, le bonheur était un droit et il était normal que les pouvoirs publics veillent à sa réalisation, puisqu'une fois de plus on ne pouvait pas faire confiance au capitalisme.

Il se rappela, en entendant le bourdon de la cathédrale, que la fête de Pâques avait quelque chose à voir, peut-être, avec le Ciel. Peut-être encore ? Il ne pouvait pas ôter de ses pensées cet incident ridicule qui avait hélas mobilisé inutilement l'espoir de quelques centaines d'enfants. Quelle image de cette journée, quel sens de cette fête devaient avoir les familles pour en arriver à de telles errances ? Visiblement, les œufs de chocolat ne suffisaient plus, et la bête commerciale avait tenté sans gloire d'aller plus loin.

Entre les œufs et les figurines de Lego, la fête de Pâques était devenue une manifestation païenne, un jour comme un autre, de consommation et de repos. Paul, qui était en pleine forme aujourd'hui, se demanda si un syndicat ne demanderait pas un jour que Pâques soit situé en semaine. Il n'était pas juste que cette fête, située un dimanche, n'autorise pas de repos complémentaire.

Il se souvient alors que le lendemain, le fameux "lundi de Pâques", était férié. Il se rassura pour les syndicats. Et se demanda qui pouvait bien savoir pourquoi ce lendemain était férié. Il pensa que, peut-être, certaines familles en profitaient pour garder au lit les enfants malades des indigestions de la veille. Si Pâques était commercial, le lundi serait médical...

"Et Dieu dans tout ça ?", se demanda-t-il en entendant de nouveau le bourdon de la cathédrale. A quoi bon évoquer la résurrection du Christ, face au poids des confiseurs et de l'industrie du jouet ?

La sécularisation, cette césure voulue pour séparer le religieux de la sphère publique, avait fait son oeuvre. Paul se demanda pourquoi, dans ce cas, la société avait conservé les fêtes religieuses au calendrier de chacun d'entre nous. Ces dates maintenues dans l'environnement public, voyaient leur sens se déliter.

Qu'en sera-t-il demain ? Paul ne se faisait guère d'illusion. Il savait que les religions sont fortes quand elles s'appuient sur des cultures qui leur donnent la force et l'inspiration. Il savait que, lorsque les églises et les cathédrales seront définitivement vides le jour de Pâques, il y aura des gens à demander l'arrêt de ce bourdon qui réveille inutilement les enfants. Tout au plus gardera-t-on, loin de la ville, un clocher numérique à l'entrée d'un écomusée pour que les jeunes générations découvrent... quoi au juste ?

André Malraux avait prétendu que le vingt-et-unième siècle serait religieux, ou ne serait pas. Même si l'auteur avait vaguement contesté avoir prononcé cette phrase, Paul se dit que l'écrivain avait ouvert la voie à deux hypothèses, sans qu'il soit possible encore d'en valider une. Le religieux, paradoxalement, inondait désormais les médias et désertait la culture.


Yann, Soñjoù.

lundi 3 février 2014

Aimer

« Aimer, c'est essentiellement vouloir être aimé. »

Jacques Lacan (1901-1981)


"Vous avez quatre heures. On ne sort pas avant la fin de la première heure. On range sa calculatrice. Et j'aimerais un peu de silence là-bas..." ordonna le surveillant de salle.

Les meilleures conditions étant enfin réunies pour aborder sereinement la question posée, le public adolescent présent dans la salle d'examen put se concentrer peu à peu sur un sujet dont le seul enjeu consistait à obtenir une bonne note. L'amour, on verra après.


Yann, Soñjoù ar meilher.

dimanche 2 février 2014

Prison

Luis Royo est un dessinateur espagnol célèbre pour ses portraits inquiétants, maléfiques, parfois sensuels, toujours impressionnants.

Son univers est peuplé de femmes souvent engagées dans des combats contre des dragons ou des guerriers, dans une éternelle pénombre où veille un danger permanent.


Le monde qu'il nous dépeint n'est pourtant pas aussi imaginaire qu'on pourrait le penser. Il est des jours, peu différents des autres, où l'on se dit que nous sommes, nous aussi, des êtres nus et numérotés, prostrés au fond de nos prisons.




Yann, Soñjoù ar meilher.

dimanche 18 août 2013

Des ronds dans l'eau...


Dans l'eau qui nous sépare et qui nous réunit
Ainsi qu'îles uniques d'archipel infini,
Dans la mer de la mère, la mer de notre mère,
Silencieux océan d'où émerge la vie,
Dans le vert paradis des amours enfantines
Déjà plus loin pour nous que l'Inde et que la Chine,
Loin du noir océan de l'immense cité,
Loin du fracas stupide, des tourments et des cris,
Des brillantes cascades et des sombres torrents
Qui nous brûlent les yeux et nous soûlent l'esprit,
Notre âme retournera un jour - ou le suivant
Et elle aura plaisir comme hier et avant,
A l'ombre reposante d'un temple japonais,
A y sculpter des ronds très ronds qui glisseront
Si lentement vers notre éternité.

Yann, Soñjoù ar meilher.

dimanche 23 juin 2013

Le Logis de St-Pierre

Photo JM Renault

J'ai refait le chemin au Logis de St-Pierre
Pour y trouver peut-être le temps à remonter
Pour y trouver encore les lumières d'une année.

Les coquelicots n'y sont désormais ni gentils ni nouveaux
Escourgeon et folle avoine en ont hélas pris la place
Ne demeure aujourd'hui que le souvenir 
Des pétales rouges de soie froissée.

J'ai surveillé chaque mètre du chemin,
J'ai respiré l'odeur sucrée des foins
Mais n'est pas vu où les routes se sont défaites.

Nos arrêts, nos regards, nos photos,
Se pourrait-il que la vie fut si légère
Qu'elle se soit envolée à jamais ?

J'ai refait le chemin au Logis de St-Pierre,
Pour y trouver peut-être le temps à remonter
Pour y comprendre enfin l'amertume de nos jours.

J'en suis revenu tard
Les mains vides et ridées.

Photo JM Renault


Yann, Soñjoù ar meilher.


samedi 22 juin 2013

Larmes de pluie

Bag e Konk-Kerne - (c) JMR
Même l'acier le plus dur
Connaît le mordant de la blessure
Et donne à voir sa face meurtrie
Noyée de larmes de pluie.


Yann, Soñjoù ar meilher.

mardi 11 juin 2013

Falaise

J'irai au bord de la falaise
Hurler aux mouettes mon dégoût et ma fureur
M'enivrer du sel de la mer
Jusqu'à l'étourdissement.

Tu franchiras les marques au sol
Tu te concentreras sur la marche de tes pas
Tu seras droit.

Je dirai aux vents de galerne
L'odeur du goémon desséché
Décomposé en attente d'un retour à rien.

Et tu fermeras les yeux tout doucement
Tu laisseras ton corps entendre, humer,
Sentir le temps présent.

Je serai déliquescent, je serai gluance,
Je serai l'appât des mouches et des tiques
Comme suite évidente à mon chemin.

Tu te nourriras de l'ouverture de tes chakras
Ta force de vie te tiendra
Tiendra les autres encore.
Tu seras le guetteur et le recours.

J'entends déjà la curée des skuas affamés
Le claquement de leur bec sale
La déglutition lente de mes lambeaux
Le relâchement fétide de leur cloaque.

Tu maîtriseras ton univers
Comme tu as toujours su le faire
Tu la conduiras là où elle doit être
En attente de toi.

Et de mon corps décharné par le ressac et l'assaut des bêtes de mort
Sortira ce que je n'ai jamais dit
Comme une évidence, enfin,
A son regard trop longtemps absent.

Yann, Soñjoù ar meilher.

dimanche 3 février 2013

Karen Knorr, ou la clé d'entrée

 Karen Knorr est une photographe américaine qui provoque le spectateur en lui imposant dans ses mises en scène la présence incongrue d'un intrus. Une girafe au musée, un singe au pied de la statue de marbre, un paon dans l'antichambre d'un palais indien...
Les critiques d'art se sont parfois moqué de ces photos dont l'originalité réside principalement dans la présence décalée et parfois facile d'une personne ou d'un animal inattendu introduit dans une scène, par ailleurs assez convenue. La démarche est pourtant plaisante parce qu'elle bouscule et force à chercher une clé au mystère qui s'offre à nos yeux, même s'il est vrai que l'artiste a peut-être parfois abusé du procédé.

Ayan et Layla font connaissance un peu par hasard dans un parc en plein coeur de la ville. En ce dimanche glacial de janvier, le lieu est désert : visiblement, les enfants et leurs parents sont restés au chaud. Très vite, la discussion s'engage sur la lumière du lieu, la couleur des arbres sous la neige, les sifflements timides des premiers merles de l'année.
Layla, jeune femme passionnée par la peinture et la photographie, parvient à convaincre Ayan de visiter le musée voisin, non sans quelques réticences de sa part. -Tu sais, moi et les musées... lui dit-il tout en se laissant entraîner par la jeune femme, par son regard et sa voix, et surtout par sa passion de l'art.

Une fois franchie l'entrée, Ayan réalise que l'exposition risque d'être lassante. Il a toujours eu quelques difficultés avec les expositions permanentes, surtout quand elles sont constituées de tableaux très classiques dans leurs encadrements sévères dégoulinant de dorures. Le couple avance lentement dans les couloirs de marbre, contournant ici et là des potiches ou des statuettes définitivement figées dans ce lieu.

Au moment d'entrer dans la pièce suivante, Ayan s'arrête brutalement et fixe l'embrasure de la porte. Layla, qui a remarqué de loin le mouvement de son ami (est-il vraiment un ami ? cela fait une heure seulement qu'elle le connaît !), s'approche rapidement. Les deux visiteurs sont dévorés du regard par une jeune femme nue, assise en tailleur sur le parquet précieux et imposée dans ce décor kitch par Karen Knorr : ils sont entrés dans le portrait d'une fille, Portrait of a girl.

Karen Knorr  - Portrait of a girl
- Regarde, Layla, ils ont posé une sculpture au sol !
- Oui, c'est une oeuvre parmi les oeuvres, répondit-elle doucement.
- C'est étrange. Elle garde l'entrée des oeuvres suivantes... Comment accéder à la salle que l'on devine derrière elle ?
- Cela dépend de toi, Ayan. 
- Elle semble attendre. Sait-on ce que désirent les oeuvres ?
Layla esquissa un sourire énigmatique.
- Ahah ! Le désir des oeuvres... Je ne te promets pas une réaction de l'icone de gauche... mais en ce qui concerne l'"oeuvre" devant nous, il se peut qu'avec galanterie elle accepte une veste sur ses épaules...
Ayan réfléchit quelques instants. S'il se dévêt pour répondre aux désirs de l'oeuvre, dit-il finalement, le visiteur devient-il oeuvre à son tour ? Et l'oeuvre se mue-t-elle en visiteuse ?

Le jeune homme restait pétrifié par le regard de la sculpture, qui dépassait en intensité celui des visiteurs présents.
- C'est une bonne idée, l'interactif, répondit-elle, il faut un tiers pour observer... et un visiteur consentant et ouvert à l'art nouveau, prêt à des expériences sur lui...
- Il reste à le trouver...
- Ah, toujours cette première fois...
- Oui, toujours. Il serait souvent si simple de passer tout-de-suite à la deuxième fois. Cela faciliterait ici l'initiative du visiteur-oeuvre dans son expérimentation.
- Je ne suis pas sûre, c'est la première fois qui est l'expérience, même avec toute sa maladresse. La suite est déjà du vécu et attire moins les visiteurs....
- Tu as raison, répondit Ayan qui ne savait plus où poser son regard. Je réfléchis à la meilleure façon d'avoir accès à la salle et d'en avoir la clé. Se pourrait-il que cette sculpture me l'offre ?
- On revient au point de départ, tu te souviens, dans le parc. Tu te poses trop de questions... les musées restent décidément trop intellectuels... on rate l'essentiel, la bonne perception de l'oeuvre.
- Oui, mais cette sculpture est elle-même une question. C'est tout sauf intellectuel.
- Alors c'est à nous de nous poser les bonnes questions : quels ressentis, quelles émotions ? L'art me défait de toute inhibition...

Le visage de la jeune femme s'éclairait peu à peu, tandis que la statue de chair fixait intensément Ayan.

- La question est d'abord sensorielle. Je te parle d'émotion, de lâcher-prise, pas de mental. Ayan était un peu contrarié d'être pris par Layla pour un intellectuel de plus. Intellectuel, dans le sens que son amie sous-entendait : le type qui sait tout et analyse tout simplement parce qu'il a fait des études d'art.
- Dire qu'on s'est arrêtés sur une seule oeuvre, soupira Layla. La visite va prendre des jours... L'émotion s'est donné rendez-vous.
- Des jours, oui peut-être... A nous d'en décider. A t'entendre, ça serait une épreuve que de s'émouvoir ? Je connais désormais Karen Knorr grâce à toi. Bon sang, cette présence à l'entrée de la pièce, ce regard ! Faisons simple : cette statue vivante barre notre chemin vers l'autre pièce et nous conduit à chercher une clé d'entrée. Nous sommes en demande, et elle aussi. C'est moins savant que bien des explications, mais c'est plus sensoriel. C'est mon côté études courtes... Et si le lâcher-prise devant une oeuvre valait quelque chose ?
- Ayan, j'ai eu une réaction d'homme visiteur. Si maintenant je reste femme, cette statue ne me dérange pas et je n'ai pas de clés à trouver. C'est si simple d'être une femme ! Imaginons que la statue soit un homme : je ne chercherais probablement pas à visiter le reste, car j'aurais eu la pièce maîtresse de la collection.
- Peut-être le but de l'auteur est-il précisément de jouer avec le visiteur, à chercher le besoin ou non de circuler plus loin dans le musée. Le désir de découvrir la salle suivante s'est transformé en désir de trouver la clé pour y entrer. La sculpture vivante posée devant nous est comme toutes les autres : elle ne se touche pas seulement avec les yeux.
- Il ne faut pas tenter de voir plus loin... en femme je ne vois pas autrement que de me demander où est Adam...ou son gardien.

Tandis que les deux visiteurs poursuivaient leurs échanges, sans trop savoir ce qu'il convenait de faire devant cette oeuvre vivante si énigmatique et désirable, une nouvelle image s'imposa brusquement à eux.


Karen Knorr - The two virgins.


- Regarde ! Un visiteur a enfin trouvé la clé... J'imagine que pour lui, la chercher aura été plus important encore que la trouver. Il a su pénétrer dans la nouvelle salle...
- Il y avait juste à demander à ce qu'elle fasse la visite accompagnée, pourquoi nous n'y avons pas pensé... On a décidément l'esprit étroit !
- Oui, on intellectualise trop. L'autre visiteur a trouvé la clé de la pièce suivante parce qu'il a su aimer la statue pour elle-même, pendant qu'on perdait du temps à deviner ses désirs, ou à tenter de lire les nôtres en miroir. Et Portrait of a girl est revenu à la vie en devenant The two virgins

Yann, Soñjoù ar meilher.



dimanche 14 octobre 2012

Nos mers intérieures


Photos JMR
Il est des rideaux de fer qui traversent nos villes et qui nous emprisonnent à notre insu, dans notre ignorance de l'autre et la vanité de nos jours.






Parfois, un cri muet déchire le silence de nos rues,
message d'amour à qui veut le saisir,
écrit pour qui saura le lire,
comme une fragile bouteille jetée par un inconnu dans nos mers intérieures.



Yann, Soñjoù ar meilher.

mercredi 19 septembre 2012

La voie de garage

Photo JMR


A défaut de servir à l'actualité agitée et souvent vaine des hommes, la voie de garage est un lieu empli d'esprit et de quiétude où la nature profonde reprend ses droits.

Yann, Soñjoù ar meilher.

mardi 24 juillet 2012

Un droitier contrarié

Paul posa son stylo. Cela faisait deux heures qu'il écrivait, et son poignet gauche lui demandait de ralentir le rythme. Il se leva, alla à la fenêtre et contempla l'étang au fond de la prairie. La surface de l'eau brillait au soleil. Un héron surpris de cette présence soudaine à la fenêtre étira mollement ses ailes et monta très lentement entre les frondaisons.

Pour soulager son "poignet d'écriture", comme il le surnommait parfois, il lui suffisait de changer d'activité. Tous ses gestes en effet, hormis celui d'écrire, étaient réalisés de la main droite. D'après certains, cette particularité lui permettait de mieux exploiter toutes les ressources de son cerveau. D'après d'autres, cela lui permettait selon les situations d'être comptable ou poète. Enfin, quelques connaissances lui certifiaient que cela lui donnait la possibilité d'exprimer à tout instant son animus et son anima, sa part masculine et sa part féminine.

Paul laissait dire tout cela avec un brin d'amusement. Comptable ou poète, on lui disait aussi cela quand il faisait savoir qu'il était poisson ascendant vierge. Quant aux parts respectives d'homme et de femme qui sommeillaient en lui, il en avait une petite idée mais il la gardait pour lui.

La situation n'était pas simple. Paul était donc gaucher mais aussi droitier et bien incapable de couper du papier avec des ciseaux pour gaucher, ou de déjeuner avec des couverts inversés. Pourtant, depuis toujours, il dessinait et écrivait de la main gauche. Depuis qu'il savait se saisir d'un crayon et donner de la couleur à une feuille de papier tristement blanche. Depuis qu'il dessinait des bonshommes têtards, des maisons avec une cheminée qui fume, depuis qu'il écrivait son prénom avec une plume sergent-major copieusement trempée dans un petit encrier de verre encastré dans son bureau d'écolier.

A l'âge de trois ans, Paul avait frôlé de peu son départ de la vie terrestre. Admis aux urgences de l'hôpital St-Joseph avec une fièvre de 42°C, tandis qu'une septicémie lui avait rongé de l'intérieur la tête de son humérus droit. Des microbes travaillaient à la destruction de leur hôte et lui avaient retiré tout mouvement possible de l'épaule droite. Cette avancée rapide de la mort, qui traduisait une excellente santé des bactéries, fut contrariée contre toute attente par l'effet conjugué de l'expérimentation d'un nouvel antibiotique parfaitement inconnu et de la science du Dr Bédouelle. Ce médecin s'attacha durant des années à suivre la renaissance de l'humérus sur les décombres d'un champ de bataille intérieur dont l'issue avait basculé favorablement à la dernière seconde.

Paul savait tout cela. Il se souvenait de la venue des infirmiers, de l'ambulance, des couvertures beiges dans lesquelles on l'avait transporté. Il se souvenait du plafond des couloirs de l'hôpital et de leur réseau de tuyaux, de sa chambre stérile, de la grande vitre à travers laquelle sa famille communiquait. Ceux qui disent qu'on ne peut pas se souvenir de sa vie à trois ans racontent des bêtises.

Mais au-delà de ses souvenirs dont le moindre détail était encore présent, Paul se souvenait surtout qu'il était un droitier contrarié. C'est la mort si proche qui lui avait attribué cette particularité et chaque fois qu'il prenait son stylo pour écrire, ou son crayon pour dessiner, il se rappelait qu'il portait en lui la trace tangible et quotidienne de notre finitude. Comme une présence permanente de bon aloi. Pas un rappel morbide et constant de la mort, non, juste le souvenir dans le poignet gauche que la fin fait elle-même partie de la vie.

Yann, Soñjoù ar meilher.

dimanche 17 juin 2012

Ur feunteun a garantez

E kreiz kêr vras Paris ez eus ur feunteun dous, feuteun Medicis a reer anezhi. Kuzhet nepell eus ar boulouard trouzus, dindan delioù gwez brav liorzh al Luxembourg.

An dour a red goustadik er poullig, hag an amourouzien a ziskuizh goude merenn hag un noz pe ur vintin a garantez. Sioul an dud, sioul an aer nemet richan al laboused ha grougous an durzhunell. Piv a oar e vo lazhet tuchant Acis gant Polypheme an unan-lagadeg, rak e garantez vras evit Galathea ?

Galathée dans les bras d'Acis (photo JMR)
 Il reste encore des lieux en dehors du temps, et la fontaine Medicis en est un. Elle attire encore et toujours depuis des siècles les amoureux, les peintres et les poètes. Le bruit se fait chuchotement, les étreintes se font silence. Il paraît qu'il y avait des élections, aujourd'hui ?

Yann, Soñjoù ar meilher.

samedi 21 avril 2012

The secret life of words


Quelque part au large de l'Irlande du Nord, une plateforme pétrolière accidentée et bientôt abandonnée. Ne restent là que les derniers hommes qui attendent sa fermeture prochaine. Réunis sur un même espace de métal éloigné des côtes et rossé par le vent et les vagues, ils tuent le temps. Dans une chambre, un blessé attend son évacuation prochaine. Brûlé gravement au visage et provisoirement aveugle, Joseph (Tim Robins) vit dans un isolement visuel et une extrême sensibilité aux sons. Les mots constituent pour l'heure le seul univers possible de son corps endolori et immobile.

Hanna (Sarah Polley), infirmière volontaire est venue de loin lui prodiguer les soins nécessaires avant le prochain départ pour l'hôpital. Sourde, elle est murée dans le silence de son âme. Tout sépare les deux êtres, la soignante et le soigné.

Isabel Coixet est une cinéaste dont l'extrême sensibilité avait déjà été révélée dans Ma vie sans moi. Par le dialogue difficilement établi entre Joseph et Hanna, à la fois grave et drôle, par touches impressionnistes et progressives, elle tisse peu à peu une confiance et une intimité énigmatique jusqu'à la révélation finale qui est un pur éblouissement : le drame du film n'est pas là où on l'attendait, et le soin devient partage entre les deux héros par le truchement des mots qui libèrent.

Des mots chuchotés, susurrés, comme des caresses indispensables. Des mots trouvés dans les Lettres d'une religieuse portugaise, des mots volés et écoutés en boucle sur un téléphone portable à l'insu du blessé, des mots pour comprendre l'autre, des mots pour tenter de dire l'indicible de la vie, de ses errements, de ses horreurs, de ses espoirs.


Fallait-il un épilogue au film ? Certains ont trouvé inutiles les dix dernières minutes, d'autres les ont vécues comme un nécessaire retour au calme, proche pour les héros d'une nouvelle naissance à eux-mêmes.

Ce film déjà ancien (2006) et un peu oublié méritait bien sa récente rediffusion sur la 7. A voir et à revoir, à entendre et à réentendre. A chuchoter.

Yann, Soñjoù ar meilher.

dimanche 15 avril 2012

Le forgeron du petit matin


La mésange,
Ce petit forgeron
Qui martèle courageusement sur son enclume
Dans le silence du matin.

Yann, Soñjoù ar meilher

samedi 24 mars 2012

Gregory Crewsdon, la photographie entre peinture et cinéma



 A mi-chemin entre la peinture d'Edward Hopper et le cinéma d'Alfred Hitchcock, l’œuvre photographique de Gregory Crewsdon transcende résolument la question du support. Peu importe que le spectateur soit placé devant une toile ou un écran, et la classification habituelle du média serait un enfermement de botaniste.

 Nous sommes témoins d'une scène instantanée, immobile et pesante, dont le sens nous échappe car nous n'avons pas vu le début du film et nous n'en verrons pas la fin. Le génie de Crewsdon est là : sur la base d'une scène ordinaire, nous donner à imaginer le scénario que seul notre intime peut créer. Et la galerie de Luhring Augustine à New-York qui présente son œuvre pourrait utilement proposer le divan du psychanalyste en lieu et place de son mobilier conventionnel.


  Crewsdon maîtrise la technique picturale à un niveau exceptionnel, qui contribue fortement à susciter la surprise et l'émotion. Les moyens qu'il met en œuvre sont à la hauteur de l'objectif visé : échapper définitivement à la raison pure.

Yann, Les pensées du meunier.
       
  

dimanche 18 mars 2012

2012 - Not The End Of The World

 Er bloavezh 1992, da geñver emvod uhel ar Bed e Rio aozet gant UNO (Kevredigezh ar Broadoù Unantet), ur plac'h yaouank 12 bloaz he oad he deus gomzet dirak tud vras ar bed hag a oa aze da zoñjal da dazont an Douar. Hec'h anv oa Severn Cullis-Suzuki.

Ur plac'h kalonek eo, o komz he-unan hag o c'houlenn d'an dud vras da hastiñ buan 'vit cheñch an traoù, peotramant e vo kollet da viken plijadur bevañ war an douar gant ar vuhez, an anevaled, ar gwez hag al louzoù a zo ganeomp, hag a vo aet da goll. Kollet da viken evit hor bugale, hag evit bugale hor bugale...
"I am only a child," a laras dezho. "Yet I know that if all the money spent on war was spent on ending poverty and finding environmental answers, what a wonderful place this would be. In school you teach us not to fight with others, to work things out, to respect others, to clean up our mess, not to hurt other creatures, to share, not be greedy. Then why do you go out and do the things you tell us not to do? You grownups say you love us, but I challenge you, please, to make your actions reflect your words".


Severn hag a oa ur bugel, a zo-hi bremañ ur vaouez wirion. Chom a ra bepred er C'Hanada, ha nerzh enni da genderc'hel he stourm, hag a zo hor stourm...

It is not the end of the world... Trugarez da DJ Laurent Wolf evit e sonerezh !



Severn he deus aozet dek bloaz 'zo ar thinktank bet anvet The Skyfish Project. Ugent bloaz goude emvod Rio, petra 'zo bet graet ganeomp e gwirionez, nemet ar brezel en Iraq, ar petrol er mor hag an dour ken rouez da evañ ?

Yann, Soñjoù ar meilher.