dimanche 18 mars 2012

Il y a 50 ans, la paix en France et en Algérie


  Paul aime bien creuser sa mémoire. Non qu'il s'y réfugie pour fuir un présent morne ou un futur incertain, mais simplement parce qu'en réfléchissant à son passé, comme chacun, il y puise quelques matériaux pour comprendre où il se trouve à l'instant présent.

A sept ans, Paul habitait chez ses parents en compagnie d'une tribu nombreuse et parfois encombrante de frères et de sœurs. Sa vie quotidienne était bien rythmée. Du lundi matin au samedi après-midi, il y avait l'école. Une journée de repos le jeudi permettait de se rendre au catéchisme, tandis que les gamins des écoles publiques faisaient la grasse matinée. Paul n'en était pas jaloux, tant sa représentation d'un élève d'une école publique était vague et inexistante.

La seule vraie journée de repos était le dimanche, dont la matinée était en grande partie employée à la messe puis à l'achat de gâteaux à la pâtisserie voisine de l'église. En clair, le seul vrai repos était le dimanche après-midi, depuis des semaines et des années.

Les dimanches après-midi étaient semblables les uns aux autres. Semblables et calmes, souvent confinés à l'appartement trop petit qui peinait à accueillir un tel effectif familial. Les Dinky Toys avaient l'avantage d'être petites, et tenaient un rôle prépondérant dans les jeux de Paul. Ces voitures miniatures, qui coûtent aujourd'hui un prix déraisonnable dans les brocantes et les vide-grenier, permettaient un moment agréable de concentration sur soi et d'élaboration de rêves. Imiter les bruits des véhicules et imaginer qu'on les conduit constituaient des activités délicieuses et interminables, à l'abri des tensions et des concurrences qui s'exerçaient entre les membres de la tribu.

Paul, aujourd'hui, n'eut pas à creuser sa mémoire : c'est elle qui jaillit naturellement. Il se souvenait d'un dimanche après-midi anormal, atypique, étrange... Une après-midi dont on se souvient tant elle heurte les habitudes établies. Aujourd'hui encore, la scène était présente devant lui.

Fait unique, le repas du dimanche ne traîna pas. Parmi les convives se trouvait un homme qu'il devait appeler "cousin Pierre" alors qu'il n'était pas son propre cousin, mais celui de son père. Peut-être y avait-il un adulte de plus, Paul ne s'en rappelait pas.
Sitôt le repas dominical terminé, la table fut débarrassée et la nappe du dimanche fut retirée. Paul n'avait que rarement vu cette immense table de salle à manger sans ses jupons de toile cirée ou de coton. Il ne comprenait pas.
Son père se saisit avec prudence du poste de TSF qui trônait dans la niche du buffet breton, et le posa sur la table. Un poste de radio Schneider de couleur crème et bordeaux, modèle Calypso, que Paul possède à son tour encore aujourd'hui, cinquante ans après. En l'absence de télévision, cette radio occupait une place éminente dans le quotidien familial, des informations aux aventures de la famille Duraton en passant par les réclames et la promotion du shampooing Belcolor...


Les adultes s'installèrent en silence autour de la table. Le poste cracha ses premiers mots, tandis que la façade s'éclairait du nom de stations inconnues imprimées dans la vitre : Rome, Londres, Andorre, Moscou... L'heure était sans doute grave, et les enfants furent priés de regagner leurs chambres. Les portes furent même fermées pour assurer dans la salle à manger un silence nécessaire et inquiétant, seulement rompu par un long, très long discours. Ce jour-là, Paul n'en sut pas plus.

C'était le dimanche 18 mars 1962, et cette voix lente et grave était celle d'un monsieur sans doute important qui devait tenir des propos accessibles aux seules grandes personnes.

Il fallut encore quelques années à Paul pour comprendre l'enjeu de ce qui s'était passé en temps réel, à la radio comme dans la vraie vie des grands. Pour comprendre enfin ce que voulait dire OAS, plastic, et d'autres mots prononcés alors par les adultes.





Yann, Soñjoù ar meilher.



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